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Jeu compulsif et plan d'action de Loto Québec: au delà des mots et des discours...  Des miettes! (mars 2002)
Amnon J. Suissa  -Collaboration spéciale

L'auteur est professeur au département de Travail social de l'UNIVERSITÉ DU QUÉBEC en Outaouais (UQO), spécialisé dans le champ des dépendances (alcoolisme, toxicomanie et gambling)

Introduction

En date du 12 mars 2002, Monsieur Gaétan Frigon, nouveau directeur de Loto Québec dévoilait un plan d'action intégré en vue de contrer le jeu compulsif. Ce plan d'action pourrait se résumer en trois volets: le premier axé sur la création d'une nouvelle fondation "Mise sur toi" inspirée du modèle Educ'alcool avec un montant de deux millions de dollars ainsi que de la ligne téléphonique 1-800-SOS JEUX. 

Le deuxième volet touche un encadrement des publicités en introduisant certaines mesures à être inscrites au verso des produits de loterie ainsi que des annonces publicitaires de l'ordre de 20% consacrées à informer les citoyens de la ligne téléphonique SOS JEUX. Enfin, le dernier volet serait consacré à mettre en application les recommandations du coroner afin d'installer des affiches dans les sites principaux sur les méfaits et les dangers des jeux de hasard. 

Déjà en novembre dernier, le gouvernement du Québec avait convoqué un forum sur le jeu dit compulsif en présence de la ministre déléguée à la Santé, aux Services sociaux et à la Protection de la jeunesse, Madame Agnès Maltais. Parmi les résultats de ces 2 journées, notons la décision d'accorder un fond de 750.000$ annuellement qui sera consacré à la recherche et en particulier pour étudier l'impact social et économique des jeux de hasard et ce, pour une durée de trois ans. 

À la lumière de ces multiples démarches de la part du gouvernement, on peut se demander si ces actions, et le dernier plan d'action intégré en particulier, constituent une réponse adéquate face à l'ampleur des problèmes psychosociaux liés aux jeux de hasard. Peut-on parler d'un plan visant, pour reprendre les mots du nouveau directeur général de Loto Québec, à contrer le jeu compulsif? Avons-nous abordé les causes structurelles des problèmes psychosociaux liés aux jeux de hasard dans la perspective du jeu dit responsable ou sommes-nous restés confinés à des gestes, certes louables et intéressants, mais qui s'intègrent dans une logique qui s'attarde plus aux conséquences des problèmes en question? Peut-on s'attendre à des résultats qui influeront sur le cours de l'incidence des dépendances en question ou est-ce plutôt un plan d'action en vue de calmer un certain mécontentement grandissant de plusieurs tranches de la population au Québec? Face à ces questions de fond, nous nous proposons d'apporter quelques nuances qui nous semblent importantes surtout quand on se place d'un point de vue du citoyen qu'on souhaite également être personnellement et socialement responsable. 

Quelques paradoxes dans le discours actuel sur les jeux de hasard

Le premier volet lié à la création de la fondation "Mise sur toi" avec un budget annuel de 2 millions de dollars serait bonifié avec la greffe de la ligne téléphonique 1-800 SOS JEUX. À ce sujet, il faut souligner que les appels de détresse des citoyens aux lignes Jeu: aide et référence ont accumulé depuis 1993, plus de 34000 appels à date, ceci n'étant que la pointe de l'iceberg des problèmes sous-jacents à ce phénomène. Ce type de service est à distinguer avec la prise en charge réelle des personnes dépendantes et de leurs familles d'un point de vue clinique et thérapeutique.

En effet, on peut plus parler d'un début de sensibilisation de plusieurs organismes et des intervenants au Québec à l'intervention en contexte de dépendance aux jeux. Alors que la dépendance au jeu, comme celle aux substances, relève fondamentalement de la relation personne-jeu/produit-environnement, et donc d'une réalité multifactiorelle, les valeurs véhiculées par ce type de discours "Mise sur toi", prônent plutôt une réalité plus personnalisée et personnalisante en plaçant l'ampleur du problème dans une défaillance plutôt individuelle que sociale. 

Comme extension de cette vision qui contribue à dé-responsabiliser les rôles importants des gouvernements en place, alors qu'ils sont les acteurs principaux dans le tableau, notons également l'adhésion implicite ou explicite à certains modèles d'intervention qui privilégient une idéologie de nature plus individuelle que sociale. 

On peut penser au modèle thérapeutique des Gamblers Anonymes qui est dominant et plus connu du public où le gambler doit à tout prix se sentir impuissant devant le jeu qu'il ne peut contrôler et ne contrôlera d'ailleurs jamais, car la devise étant une fois gambler, toujours gambler. Où sont passés les liens sociaux et les compétences des personnes, de leurs familles et de leurs réseaux alors qu'ils constituent près de 85% des facteurs de réussite dans la résolution des problèmes psychosociaux en général? 

En ce qui a trait au modèle Éduc'alcool comme source d'inspiration, on peut affirmer sans doute que dans le cas de l'alcool, celui-ci a fait et continue à faire ses preuves comme étant un bon programme dénué de moralité et prônant une information objective sur les risques liés à un abus d'alcool. Ceci étant, il sera difficile de concilier ce modèle avec la réalité du jeu, car il y a en parralèle des actions concrètes qui minent certains effets potentiellement bénéfiques. À titre d'exemple, le Casino de Hull vient d'annoncer un projet d'expansion de 1100 places de stationnement, la porte-parole de cet organisme interprétant cet essor comme relevant plus de " nous sommes victimes de notre propre succès". 

Quant aux deuxième et troisième volet de ce plan d'action, ils s'inscrivent dans une tentative de répondre aux multiples demandes visant à régir d'une manière plus responsable l'ampleur des stratégies de publicité des jeux de hasard. Alors qu'au Québec on soutient prendre comme référence les modèles aux Etats-Unis et en Australie, le professeur Eadington, expert des impacts sociaux et économiques du gambling, révélait lors du Forum que l'État de la Californie devrait dépasser l'an prochain l'État du Nevada en termes d'expansion des jeux de hasard, que l'État de New York entame la démarche d'avoir six autres nouveaux casinos et qu'en Australie le nombre de VLT'S est passé de 70.000 à 220.000 en l'espace des vingt dernières années. Dans quelle mesure est-ce un exemple à suivre puisque la tendance dans le temps est en expansion et ce, en corrélation avec les problèmes psychosociaux qui y sont rattachés. Pourquoi ne pas s'inspirer plutôt du modèle des Pays Bas, modèle par excellence et avant-gardiste du jeu dit responsable.

En ce qui concerne la question des coûts sociaux reliés au gambling, tout le monde s'entend qu'il est difficile de tracer un portrait précis dans la quantification et la classification des multiples facteurs en cause. Devant cette difficulté, comprise parfois comme insurmontable au plan méthodologique, un fait incontournable demeure. La majeure partie des revenus issus des jeux de hasard proviennent des poches des personnes ayant développé un problème de dépendance et non des personnes qui jouent sur une base récréative. À titre d'illustration, la moyenne des pertes des personnes ayant développé une dépendance varie entre 30.000 $ et 125.000$. 

Cette barrière dans la diffusion des coûts sociaux constitue justement la raison pourquoi les Canadiens auraient tendance à considérer les problèmes du jeu comme un problème social moins grave, moins sérieux. Ceci se complique quelque peu à cause du fait que les gamblers exhibent moins de manifestations physiques et de symptômes visibles liés aux dépendances telles qu'avec l'alcool et les autres psychotropes. Un autre aspect qui se faufile dans ce type de discours est le fait qu'on veuille diviser les coûts personnels des coûts sociaux alors qu'ils sont intimement liés. Quand une personne perd sa maison au jeu ou éprouve des difficultés conjugales et familiales importantes à cause de sa dépendance au jeu, cela a un impact social direct pour la personne, sa famille, la communauté entière et vice-versa.

Parmi les avenues de plus en plus privilégiées dans la gestion de ce phénomène complexe, la perspective de santé publique constitue une référence importante. Par définition, cette approche suppose de tenir compte, de la multifactorialité des enjeux structurels et des influences aux plans économique, politiques social, judiciaire, psychologique, etc tout en analysant les coûts et les bénéfices d'une part, et identifier les stratégies d'action et les points d'intervention, d'autre part. Entre une façon santé de jouer (healthy gambling ou de réduction des méfaits) qui implique des choix éclairés sur l'information des probabilités de gagner et des expériences de plaisir dans des situations considérées à moindre risque et la façon moins santé de jouer, à savoir une relation au jeu fondée sur une conception biaisée au plan cognitif et social, certaines questions demeurent: Pourquoi les citoyens ne seraient-ils pas réellement informés des techniques et les stratégies utilisées par les gestionnaires des casinos et des VLT'S en vue d'un certain contrôle des comportements? Est-ce que l'accès direct à ces informations pourrait s'effectuer dans l'exercice du droit à l'accès à l'information? Si oui, comment se fait-il que cela n'est pas concrètement appliqué si on privilégie la piste de choix éclairé.

Que fait-on face à la question de l'incidence des problèmes générés par l'exposition et la multiplicité des accès au jeu? Concrètement parlant, rien. Toutes les études scientifiques à Las Vegas comme au Canada, incluant la dernière recherche de Santé Publique au Québec effectuée par Chevalier et Allard, ainsi qu'en Australie et ailleurs dans le monde, concluent à l'incidence directe liée à l'accès et à l'exposition aux jeux. Est-ce que le plan d'action intégré de Loto Québec peut s'engager à garantir que la tendance sera à la baisse dans le temps futur, si oui qu'ils le dise clairement, sinon, c'est le temps d'agir à la source des problèmes. En d'autres termes, il faut envoyer un message très clair aux citoyens à l'effet que le jeu est loin d'être seulement un jeu puisque 600.000 à 1 million de canadiens souffrent déjà de ce phénomène alors que, toute proportion gardée, cela ne fait pas longtemps que la légalisation des jeux au Canada a été effectuée soit en 1969. Évolution il y a , car si la tendance se maintient nous sommes en train de construire un monde parallèle où le jeu occupera de plus en plus de place au détriment d'autres sphères d'activités dans nos vies. En faisant la promotion et la publicité qui incite au jeu, l'écart s'agrandit de plus en plus entre le monde virtuel dans lequel des milliers de personnes sont invitées à naviguer et le monde réel des comportements dits responsables. Le lendemain de la veille, comme dit la phrase populaire, est dur à avaler, parfois très dur. Comment expliquer à quelqu'un qui vient de perdre des milliers de dollars, son boulot, sa conjointe, ses amis, etc, qu'il ne savait pas trop les dessous cachés du jeu, qu'il était dans un monde de croyances erronées et qu'il aurait pu peut-être se renseigner avant. Même si la majorité des citoyens, comme avec l'alcool, consomment modérément du jeu, il n'en demeure pas moins que la quasi totalité des citoyens ne sont aucunement informés des stratégies de marketing et de la psychologie du comportement telles qu'elles sont mises en pratique par les casinos et l'industrie du jeu. Par exemple, le fait que les guichets automatiques près du casino permettent de retirer trois fois plus d'argent qu'ailleurs en ville, devrait être dénoncé. Comment expliquer aux citoyens ces écarts entre les gestes et les paroles?

Légitimité

Enfin, il faut se rappeler que l'industrie du jeu a fondé en grand partie sa légitimité en termes de discours sur le fait qu'une partie importante des revenus du gambling serait investie dans les programmes sociaux. Quel constat pouvons-nous faire de cette promesse aujourd'hui? En termes de chiffres, les revenus du gambling au Canada dépasseront bientôt ceux provenant des taxes sur l'essence. Pour l'année 1999/2000, le revenu brut était de 9.040 milliards avec un revenu net de 5.561milliards.La perte moyenne par adulte selon les provinces s'établit comme suit: Manitoba (491$) suivie du Québec avec (475$), la moindre étant l'île du Prince Edouard. En ce qui a trait aux revenus propres aux machines VLT ou MEG, le Québec remporte la médaille d'or avec 553 millions suivi de l'Alberta avec 525 millions. Québec serait également le plus exposé aux jeux de hasard dans cette catégorie l'emportant avec 15211 VLT soit 40% de l'ensemble au Canada, 11450 centres de loterie, 19 champs de course de chevaux, 52200 machines à sous, etc. Alors qu'on estime entre 640.000 et 1.000.000 de canadiens qui éprouvent des problèmes de jeu, les montants investis en prévention sont et restent insuffisants, pour ne pas dire des miettes, et ce, même si le Québec consacre en proportion plus d'argent dans ce domaine. Au plan de l'acceptation sociale, un dernier sondage révèle que le jeu est plus accepté en Ontario (68%) qu'au Québec (57%) et moins au Nouveau-Brunswick (52%). 

Au plan des rapports sociaux de pouvoir, car est tel aussi l'enjeu principal, il faut souligner qu'étant donné la relative récente histoire de la légalisation des jeux de hasard, et contrairement au cas des mouvements sociaux avec l'alcoolisme, on ne peut pas parler, à ce stade-ci de mouvement social Anti-Gambling en Amérique du Nord. On peut peut-être parler plus de groupes de pression que de mouvement social. À ce titre, on peut penser à Gambling Watch Network en Ontario, aux recours collectifs des personnes et leurs familles qui ont tout perdu avec le jeu via la firme d'avocats Garneau de la ville de Québec, aux citoyens de Gatineau concernant l'expansion du Lac Leamy par les autorités du Casino à Hull, etc. 

Conclusion

Même si les dernières actions de Loto Québec constituent, jusqu'à un certain point, un pas dans la bonne direction, on ne peut parler de stratégies qui visent réellement à contrer le jeu dit compulsif. En fait, le nouveau PDG de Loto Québec, monsieur Gaétan Frigon a clairement dit il y a quelques semaines qu'il s'attaquerait à réduire une certaine résistance ou malentendu des citoyens au Québec face au jeu et qu'il était principalement mandaté pour faire en sorte que le jeu soit socialement plus acceptable dans le temps. Là réside justement le problème, car plus le jeu sera accepté socialement, plus l'incidence augmentera. Comment concilier donc le double standard des rôles des gouvernements, à savoir de promoteur du jeu avec celui de protecteur des citoyens au plan public?. À cet effet, il serait utile de rappeler que quelques jours seulement après le Forum de novembre 2001, Loto Québec s'est empressé d'introduire de nouvelles technologies et machines VLT'S avec un achat de 200 millions de dollars (même si ces machines incluent certains signaux d'information et de prévention pour les joueurs) et d'augmenter la disponibilité et l'accès à différentes formes de gambling. 

Il ne faut pas perdre de vue le fait que la finalité première et non avouée d'une institution telle Loto Québec est d'abord et avant tout sa survie comme source importante de revenus et donc de profits. Pourquoi ne pas discontinuer l'expansion des jeux de hasard et prendre une pause pour évaluer justement l'impact social réel de ces neuf dernières années via des recherches sérieuses afin de favoriser des décisions éclairées dans la prise en charge de ce problème psychosocial complexe. 

Ce type d'initiative pourrait inclure des fonds pour effectuer des études et des recherches auprès d'instances indépendantes des instances gouvernementales afin d'envoyer un message clair aux citoyens à l'effet qu'on a à qu'on a à coeur, dans le sens de santé publique, leur bien-être et qu'on compte les protéger sur une base responsable. Qui dans la population sait exactement quels sont les jeux qui génèrent le plus de profits ou de dépendances, où sont investis exactement les argents perçus dans le jeu? etc. 

La disponibilité de ces informations contribuerait justement à augmenter la confiance publique au gouvernement et à le considérer de plus en plus comme un partenaire valable et responsable. Favoriser la participation active et démocratique des citoyens dans les prises de décision les concernant en première instance, serait un grand pas dans la bonne direction. 

Amnon J. Suissa, Professeur
Département de Travail Social,
Université du Québec à Hull.

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