- Collaboration spéciale - 

Loto-Québec: le bilan
Pierre Desjardins

Professeur de philosophie et de philosophie de l’art au collège Montmorency. Il s'intéresse à Loto-Québec et au rôle de l'État dans le développement des jeux d'argent et de hasard depuis près de 20 ans.


Faisant depuis toujours fi des avertissements de sociologues, psychologues et autres spécialistes du jeu pathologique et n’hésitant pas à “tabletter” de multiples études sur le jeu qu’elle a pourtant elle-même commandées, notre société d’État y va de plus belle pour aller chercher un maximum de profit. Le dernier bilan nous parle de profits de l’ordre de 1.4 milliard de dollars (pour l’année 2001). Mais, pour ce qui est du reste, c’est-à-dire de l’aspect psychosocial de la question, disons-le, le bilan est désastreux: le nombre de joueurs compulsifs qui était de l’ordre de 1.4% en 1992 est aujourd’hui passé à 2.4%. D’environ 100,000 joueurs compulsifs, il y a une dizaine d’années, nous en serions maintenant à plus de 180,000! Et, là-dessus, on compte déjà, paraît-il, plus de 6.7% jeunes! 

Présenté par le gouvernement actuel comme un “redoutable champion du marketing”, le nouveau président de Loto-Québec, M. Gaétan Frigon, nous annonce cependant de nouvelles mesures pour combattre le jeu pathologique. Ainsi, le nombre de machines sera réduit de 15,000 à 14,300, ce qui ne représente cependant qu’une réduction de moins de 6%. De plus, autre mesure annoncée par le nouveau président, le nombre de jeux disponibles sera limité à 5 par type d’appareil. Encore là, cela ne changera strictement rien puisque l’on sait que le joueur compulsif n’est pas là pour jouer mais pour gagner, les jeux de hasard n’étant pas encore des disciplines olympiques. Également, Loto-Québec va peindre en noir ses machines à sous. Tant qu’à y 
être, pourquoi ne pas les recouvrir d’une toile (une “burka”) sous laquelle les joueurs pourraient se cacher pour jouer en toute quiétude!

Enfin, les probabilités de gains seront inscrites au verso des billets de loterie. Le seront-elles également sur les machines à sous? Et pourquoi se contenter de les inscrire en minuscules lettres au verso des billets? Pourquoi ne pas plutôt diffuser ces chiffres avant l’achat du billet lui-même, c’est-à-dire dans les messages publicitaires de Loto-Québec? Mais la mesure à mon avis la plus douteuse est sans contredit la mise en place d’une fondation baptisée “Mise sur toi”. Car, nous dit-on sereinement à Loto-Québec, le joueur pathologique devra dorénavant se prendre en mains; c’est là une question, nous dit-on, de “responsabilité personnelle” du joueur compulsif face au jeu. Pourtant, tout le monde sait qu’un malade affligé d’un problème psychologique comme celui du jeu pathologique ne peut se prendre en mains. Avant d’accepter de se considérer comme “malade”, tout joueur compulsif, par définition, va secrètement tout jouer, à partir de sa montre jusqu’à sa maison, en passant par sa job, entraînant souvent du même coup sa famille dans sa perte. Demande-t-on par exemple à un schizophrène ou à un névrosé de se prendre en mains et de “miser sur lui” ?

C'est bien mal là, monsieur le nouveau président, mal connaître la maladie mentale ou bien est-ce là feindre de mal la connaître?... De quelle sorte de “responsabilité personnelle” parle-t-on ici? Combien de rapports du coroner faudra-t-il encore pour que Loto-Québec modère ses transports et mettre fin à son expansion? Pourtant, nous apprenions dernièrement que Loto-Québec, de concert avec le groupe privé CGI, constituait une nouvelle entreprise pour exporter l’expertise québécoise en matière de jeu. Tout cela ayant été fait, évidemment, selon la tradition actuelle du gouvernement du Parti québécois, sans appel d’offres. Après avoir particulièrement bien réussi à abrutir ses propres citoyens, voilà que Loto-Québec se lance maintenant, via cette société, à l’abrutissement de la planète entière! Quelle belle démonstration du savoir-faire québécois!

Que l’État québécois contrôle les jeux de hasard et qu’il empêche toute forme de jeu illégal ou mafieux est une chose, mais qu’il en fasse une de ses principales sources de profit, voilà qui est proprement immoral! Si le phénomène des loteries ne peut être enrayé de façon draconienne, l’État a quand même le devoir de modérer sa croissance, en limitant volontairement l’expansion de son marché; car il n’a pas le droit de boucler son budget en exploitant à fond les vices d’un système sans tenir compte du mieux-être aussi bien spirituel que matériel de ses citoyens. Surtout lorsque l’on sait que cet argent provient non pas de touristes étrangers (à peine 10% d’étrangers fréquentent le Casino de Montréal), mais bel et bien des classes les plus défavorisées et les plus fragiles de la société.

Tout comme pour l’alcool et le tabac, les loteries et les casinos comptent parmi les taxes les plus régressives. Une taxe est considérée régressive lorsqu’elle frappe plus durement les pauvres que les riches. Or, avec le jeu, les chiffres le démontrent, c’est le pauvre qui, compte tenu de son faible revenu, se retrouve être plus taxé. Du côté d’un consommateur à l’aise, dix dollars investis en loteries par semaine n’est pas une somme exorbitante; cela peut représenter 2% de son budget, ce qui n’est pas énorme. Avez-vous cependant déjà calculé ce que cela peut représenter pour celui qui est au salaire minimum? Plus de 6%, ce qui est déjà une proportion considérable de son budget. Maintenant, grâce aux bons soins de l’équipe de marketing de M. Frigon, on va réussir à doubler ou à tripler ce pourcentage en faisant miroiter, aux yeux de gens mal nanti, un monde de plaisir et d’aisance, un monde auquel ces gens-là n’ont de toute façon aucun autre accès possible que celui ménagé par le gain magique... Voilà, à mon avis, qui frise l’indécence pour un gouvernement qui, supposément, cherche l’équité fiscale et se veut respectueux de tous les citoyens. 

À ce sujet, il est d’ailleurs significatif que la direction du Casino de Montréal bloque l’accès du casino aux photographes et aux journalistes. Nous ne sommes quand même pas au bordel! Qu’ont donc à cacher les dirigeants de la Société des Casinos? Craignent-ils qu’on y voit des joueurs compulsifs en état de crise de nerfs? Ou encore, des gens de l’âge d’or ou sur le bien-être social en train de perdre leur dernier pécule dans les machines à sous? À moins qu’ils aient peur qu’on y aperçoive les dirigeants de la pègre montréalaise rassemblés au salon V.I.P. en train de blanchir leur argent et de sabler le champagne sous le regard complaisant des agents spéciaux de la Sûreté du Québec?

On pourrait me rétorquer que Loto-Québec et ses filiales, avec plus de 1,500 emplois de service pour le Casino de Montréal, est un très gros créateur d’emplois. Il convient là encore de démystifier les choses: il serait beaucoup plus profitable de garder les énormes montants d’argent investis dans les maisons de jeu pour les secteurs-clefs de l’économie québécoise. Certains secteurs importants de notre production économique, dont dépendent pourtant des milliers d’emplois, sont présentement acculés à la faillite par manque d’aide et de subventions; pourtant ces secteurs, contrairement à celui des jeux, loin de compromettre l’équilibre mental ou économique de la population, sont au contraire productifs d’argent neuf et offrent un apport économique réel et valable.