- Collaboration spéciale -

Le jeu compulsif

Pierre Desjardins

Professeur de philosophie et de philosophie de l’art au collège Montmorency. Il s'intéresse à Loto-Québec et au rôle de l'État dans le développement des jeux d'argent et de hasard depuis près de 20 ans.

Qu’est-ce qu’un joueur compulsif ?

Personne ne s’entend vraiment sur la définition du joueur compulsif. C’est ce qui explique que personne ne s’entend non plus sur leur nombre. Selon un sondage réalisé par la firme Léger Marketing en septembre 2001 dans le cadre du Forum sur le jeu pathologique, 5 % des Québécois se considèrent eux-mêmes joueurs pathologiques. Selon Loto-Québec toutefois, il ne s’agirait que de 2.1 % de la population et les 2.4 % restants seraient constitués de gens qui ne sont pas encore joueurs pathologiques mais qui craignent de le devenir.

Ce qui semble sûr par contre, c’est que, comme dans bien d’autres endroits dans le monde, leur nombre est en dangereuse progression depuis quelques années. Chez nous, cette progression se fait sentir plus  précisément depuis 1993 avec l’installation de machines vidéopoker à travers la province. Pour toute l’Amérique du Nord, le nombre moyen de joueurs compulsifs avancé par la Medical School de l’Université Harvard serait actuellement de 1,29 %. À ce titre, nous serions donc au Québec de 81 % au-dessus de cette moyenne. 

Et, chez les jeunes du Québec, on parle même d’un 4,7 % pour 2001 ! Un jeune sur vingt serait aujourd’hui joueur compulsif chez nous ! Et, à ces tristes statistiques, il ne faudrait pas non plus oublier d’ajouter de 10 % à 15 % de gens qui, chez nous, ont tendance à parier bien au-delà de leurs moyens financiers. Mais, consolons-nous : il y a pire que chez nous ! Ainsi, dans certains autres endroits du monde, comme en Australie par exemple, le jeu compulsif est un fléau national majeur car il a pris l’aspect d’une véritable épidémie. Les experts en ce domaine considèrent toutefois que la tendance que l’on retrouve en Australie augure mal puisqu'elle risque de se répandre rapidement à travers le monde si les gouvernements locaux ne réagissent pas assez vite. Car aujourd’hui, presque partout dans le monde, le jeu a été légalisé. Or, bien que les gouvernements y voient pour l’instant une occasion en or pour garnir leur coffre sans devoir faire appel à des hausses d’impôts, (une mesure toujours impopulaire auprès de l'électorat), il est cependant à prévoir que, tout comme dans le cas de la cigarette, ces mêmes gouvernements, devant la déchéance sociale qu’entraînera inéluctablement le jeu dans les prochaines années, se verront contraints par des citoyens frustrés d’en limiter progressivement l’accès, voire, éventuellement, de l’interdire carrément. C'est ainsi que l'on peut comprendre le sens du recours collectif intenté chez nous pour d'ex-joueurs compulsifs ruinés.

Mais qu'en est-il, demanderont plusieurs, du joueur compulsif lui-même ? 

Pourquoi l'État devrait-il payer pour quelqu'un qui n'a pas su contenir intelligemment sa passion du jeu ? Dans un système libéral comme le nôtre, chacun n'est-il pas responsable de ses gestes ? Alors, pourquoi l'État devrait-il payer pour ce qui apparaît comme étant une défaillance individuelle ?

À toutes ces questions, il n'y a pas de réponses faciles. Mais, pour y voir plus clair, faisons le portrait type du joueur compulsif : disons d'abord qu'avant de consulter, il va tout jouer ! De sa montre à sa voiture, de ses Reers jusqu’à sa maison tout en perdant habituellement sa famille et son emploi dans sa folie. Car c'est malheureusement de folie dont il s'agit ici. Selon les dernières statistiques en ce domaine, le joueur compulsif qui se décide enfin à demander de l'aide extérieure a déjà perdu entre $75,000 et $150,000 au jeu. Plus de 28 % de ces joueurs ont d'ailleurs déjà déclaré faillite avant de le faire. Deux joueurs sur trois auront déjà commis des crimes en vue de rembourser leurs dettes ou pour jouer encore plus… Aussi, n’est-il pas surprenant d’apprendre que les centres d’hébergements pour sans-abri et les prisons regorgent d’ex-joueurs. À la Maison du Père, par exemple, sur les 960 nouveaux sans-abri reçu en l’an 2000, pas moins de 175 étaient des victimes directes du jeu. Parmi celles-ci, 90 % auraient eu des pensées suicidaires. Alors que nous ne parlions que de 6 suicides reliés au jeu en 1997, en l’an 2000, 31 personnes se sont donné la mort à cause du jeu selon les données compilées par François Houle du Bureau du coroner du Québec. À Boisbriand, un homme s’est pendu après avoir joué et perdu $70,000 de Reers. Depuis trois ans, c’est 73 personnes qui se sont enlevé la vie au Québec suite à des problèmes de jeu.

Mais comment, se demande-t-on encore davantage, quelqu’un peut-il en arriver là. Comment, par exemple, quelqu'un d'intelligent (beaucoup parmi les joueurs compulsifs sont des professionnels ou des cadres moyens et supérieurs) peut-il être à ce point hypnotisé par le jeu qu’il en vient à flatter et à parler à sa machine, à porter des couches lorsqu’il va Casino afin d’espacer ses visites aux toilettes et à croire qu’il demeure encore, malgré tout ce qu’il a déjà perdu, maître du hasard ?

Le jeu est considéré comme une maladie mentale depuis 1958. C’est le psychiatre Edmund Bergler qui, le premier, dans son livre The psychology of Gambling (International Universities Press), va définir le joueur compulsif comme un névrosé qui possède le désir inconscient de perdre et cela, bien qu’il considère consciemment que le gros lot lui revient. Sans entrer dans les détails complexes de cette approche, disons qu’à partir de Bergler et un peu plus tard en 1987, grâce aux travaux d’un autre psychiatre de calibre international du nom de Rosenthal, le jeu pathologique sera étudié comme une forme spécifique de maladie mentale. Carencé affectivement par sa mère dans la prime enfance, dira Bergler, le joueur compulsif mène un combat pour contraindre le hasard à se montrer particulièrement bienveillant à son égard. Inconsciemment, il sait cependant qu'il va tout perdre, exactement de la même manière que, lorsque devant sa mère, il fût toujours perdant. Dans ce combat absurde contre son destin, le joueur entre alors, explique Bergler, dans un état d'hyperactivité maladive. Possédé par le jeu, il jouera sans cesse et cela, à toutes les heures du jour et de la nuit.

Ce qui le motive ainsi, c’est la participation à un enjeu psychologique, un enjeu qui dépasse de beaucoup le simple enjeu matériel du montant à gagner, montant que, de toute façon, notons-le, le joueur compulsif ne gardera jamais. En effet, s’il a l’heureux privilège de remporter un montant, ce sera pour lui une gratification personnelle si grande qu’il considèrera cela comme un signe du ciel voulant qu’il est sur le point d’être enfin reconnu à sa juste valeur. Mais, aussitôt, s’empressera-t-il de rejouer la somme gagnée et cela, indéfiniment, c’est-à-dire jusqu’à ce que les lois de probabilité le rejoignent et le jettent sur la dèche. En réaffirmant par le jeu le rapport d'éternel looser qu'il avait avec sa mère, il actualisera son destin : celui de l'être éternellement mal-aimé. Les principales caractéristiques du joueur compulsif sont les suivantes : il aura tendance à cacher ses billets de loterie à la famille ou aux amis. Il augmentera progressivement les sommes qu’il mise afin de maintenir un état d’excitation suffisant. Il mentira à son entourage pour dissimuler l’ampleur réelle de ses habitudes de jeu ou de ses pertes, et, dès qu’il sera empêché de jouer, il deviendra irritable et agité. Il préférera s’isoler pour jouer. Il aura tendance à jouer de plus en plus fréquemment en planifiant et en réfléchissant sans cesse à de nouvelles tactiques de jeu. Finalement, disons qu’il est beaucoup plus souvent un homme qu’une femme (environ 65 % d’hommes pour 35 % de femmes).

Existent-ils des solutions pour contrer l'apparition du jeu compulsif ?

La question que tout le monde se pose est de savoir si une telle maladie mentale se soigne et quel est le coût du traitement. Or, ici, il y a lieu d’être très prudent : selon les experts, le jeu est l’une des dépendances les plus difficiles à traiter. En 1998 par exemple, bien que 1807 joueurs compulsifs conscients de leur problème demandaient expressément au Casino de Montréal de leur interdire l’accès aux lieux en signant volontairement une demande d’auto-exclusion, à 7415 reprises, des agents de sécurité les ont repérés en train de jouer à la table… Lorsque la dure réalité de la vie rattrape l’ex-joueur et qu’il se retrouve sans travail et avec des créanciers à ses trousses, l’après-jeu devient très difficile à contrôler, disent tous les experts, beaucoup plus que l’après-alcool.

Même lorsque le traitement offert est en cure fermée et dure 28 jours complets, les statistiques démontrent que seulement deux personnes sur 13 vont cesser complètement de jouer. De plus, on a noté que, chez les adeptes du vidéopoker, le taux de rechute est énorme, soit de l’ordre de 90 % ! Or, c’est surtout là que se retrouvent les joueurs compulsifs (95 % en sont des adeptes inconditionnels). Des études sérieuses datant du début des années 90 ont d'ailleurs montré que tout est conçu dans les machines de vidéopoker pour créer de la dépendance, notamment en réussissant à donner faussement l'impression à l'utilisateur qu'il a un certain contrôle sur le hasard. En fait, ces ex-joueurs nécessitent un suivi constant après leur traitement, et cela, jusqu’à la fin de leur vie. Même les plus déterminés d’entre eux peuvent succomber de nouveau. Par exemple, Claude, un ex-joueur actuellement travailleur à la Maison du Père dira :< Je me déteste énormément quand je me regarde dans le miroir. Et puis, je me dis que, … si j’y retournerais, peut-être que je gagnerais...> . On voit là toute la détresse qu’exprime l’ex-joueur pour qui son démon se situe à chaque coin de rue c’est-à-dire dans chaque brasserie ou dans chaque restaurant où l’on retrouve une de ces fameuses machines. Surtout lorsque, en plus de l'alcool qui y est disponible, on a pris bien soin de faire installer juste à côté un guichet automatique...

Et quel est le coût de ces traitements? Au Centre Dollard-Cormier, qui traite chaque année des centaines de joueurs, on établi le coût d’un seul traitement à environ $3,000 par patient. À la Maison Claude-Bilodeau, on l’évalue à $2,800. Toutefois, selon une étude plus poussée de l’Université du Manitoba, chaque joueur compulsif coûterait au Trésor public plus de $56,000 en frais divers. Selon une autre étude du “Secrétariat à l’action communautaire” du gouvernement québécois, les coûts socio-économiques reliés au jeu pathologique seraient de l’ordre de 4,8 milliards par année. On arrive à cette somme astronomique en additionnant simplement le coût des services de santé et des services sociaux reliés au jeu pathologique, (que l’on songe aux problèmes familiaux entraînés par le jeu), le coût de la sécurité publique (à cause des vols et des fraudes reliés au jeu), le coût des frais d’administration de justice (notamment, à cause des faillites encourues par les joueurs), le coût des impôts impayés et celui de l’aide sociale versée pour cause de pertes d’emplois.

Selon Raynald Beaupré, également ex-joueur et auteur d’un livre sur le jeu compulsif (Rien ne va plus, éd. Québec-Amérique, 2002, 254p.), il existe pourtant un commencement de solution relativement facile à tous ces maux : il s’agirait simplement de bannir les appareils de vidéopoker des 4,000 établissements qui les exploitent et de les relocaliser dans des centres de jeu comme c’est déjà le cas en Ontario. Pour comparaison, dira M.Beaupré, il y a plus de 20,000 appareils de loterie vidéo en Ontario ; cependant, ceux-ci se retrouvent concentrés dans 24 endroits, c’est-à-dire dans les six casinos et les 18 hippodromes de cette province. Ce qui donne alors un ratio d’un établissement par 556,000 habitants. Au Québec, par contre, avec tous ces établissements (4,000) disséminés à travers la province, le ratio est d’un par 1,800 habitant, ce qui, selon lui, rend ces machines beaucoup trop accessibles pour un joueur qui a de la difficulté à se contrôler. C’est là également la position de la Solidarité chrétienne avec les pauvres (SOCAP), un organisme regroupant cinq Églises chrétiennes qui a formellement demandé au gouvernement québécois de retirer les appareils de loterie vidéo de tous les endroits publics, sauf des casinos. Il faut voir également que cette mesure aurait l’avantage de régler en même temps les nombreux problèmes du contrôle du jeu : Loto-Québec ne peut évidemment vérifier efficacement ce qui se passe dans ces 4,000 établissements, à savoir si les règlements quant à l’utilisation de ces machines sont bels et bien appliqués par les propriétaires et s’ils sont bien observés par les joueurs, ce qui, d’après de nombreux témoignages, est loin d’être sûr (voir à ce sujet : La Presse, 9 novembre 2001, p.A3). Cela va également dans le sens d’une demande déjà faite au gouvernement par la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ) pour qui il est plus que temps de resserrer l’accès à ces machines, surtout aux jeunes qui n’ont pas 18 ans. Notons qu'à l’Île-du-Prince-Édouard, on les a fait disparaître des magasins du coin. En Nouvelle-Écosse, le gouvernement les a retirés des dépanneurs. Au Nouveau-Brunswick, on s’apprête à faire de même... Notons enfin que des États américains comme le Vermont ou la Caroline du Sud ont déjà choisi de les interdire carrément.

Qu’attend alors le gouvernement québécois pour agir ? Évidemment, une telle mesure n’enrayerait pas complètement le jeu compulsif, mais elle permettrait au moins de revenir à un taux de joueurs compulsifs plus décent, c’est-à-dire autour de celui qui prévalait avant l’installation par Loto-Québec de ces machines en 1993, soit de 1.4 %, ce qui nous permettrait au moins de rejoindre la moyenne nord-américaine.

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