- Collaboration spéciale - 

Lettre au nouveau président de Loto-Québec
Pierre Desjardins

Professeur de philosophie et de philosophie de l’art au collège Montmorency. Il s'intéresse à Loto-Québec et au rôle de l'État dans le développement des jeux d'argent et de hasard depuis près de 20 ans.


Il y a plus de 17 ans déjà, dans un article intitulé “Les loteries nationales: une exploitation malheureuse?”, (revue “Philosophiques”, vol.Xll, Numéro 1, Printemps 1985), je signalais le danger que pouvait représenter la promotion abusive des jeux de hasard entreprise par Loto-Québec. Dix-sept ans plus tard, où en sommes-nous? Faisant toujours fi des avertissements en ce sens de sociologues, psychologues et autres spécialistes du jeu pathologique et n’hésitant pas à “tabletter” de multiples études sur le jeu qu’elle a pourtant elle-même commandées, notre société d’État y va toujours de plus belle pour aller chercher un maximum de profit. Le dernier bilan à ce chapitre nous parle de profits de l’ordre de 1.4 milliard de dollars (pour l’année 2001). Mais pour ce qui est du reste, c’est-à-dire de l’aspect psycho-social de la question, le bilan est toujours aussi désastreux: le nombre de joueurs compulsifs qui était de l’ordre de 1.4% en 1992 est aujourd’hui passé à 2.4%. D’environ 100,000 joueurs compulsifs, il y a une dizaine d’années, nous en serions maintenant à plus de 180,000! Et là-dessus, on compte 6.7% de jeunes!

Présenté par le gouvernement actuel comme un “redoutable champion du marketing”, le nouveau président de Loto-Québec, M. Gaétan Frigon, lors de son discours du 12 mars dernier devant la chambre de commerce du Montréal métropolitain, annonce de nouvelles mesures pour combattre le jeu pathologique. M. Frigon, nous dit d’abord que Loto-Québec va peindre en noir les machines à sous. Tant qu’à y être, pourquoi ne pas les recouvrir d’une toile (un genre de “burka”) sous laquelle les joueurs pourraient se cacher pour jouer en toute quiétude! Il annonce aussi une réduction du nombre de machines de 15,000 à 14,300, ce qui, en passant, ne représente qu’une réduction de 6% de leur nombre. De plus, autre mesure extraordinaire” 
annoncée avec fracas par M. Frigon, le nombre de jeux disponibles sera limité à 5 par type d’appareil. Encore là, cela ne changera rien puisqu’on sait que le joueur n’est pas là pour jouer mais pour gagner, les jeux de hasard n’étant pas encore, je crois, des disciplines olympiques.

Autre nouvelle mesure, les probabilités de gains seront inscrites au verso des billets de loterie. Le seront-elles également sur les machines à sous?... Et pourquoi se contenter de les inscrire en minuscules lettres au verso des billets? Pourquoi ne pas plutôt diffuser ces chiffres avant l’achat du billet lui-même, c’est-à-dire dans les messages publicitaires de Loto-Québec? Si on veut, comme on nous le dit, bien informer le public, alors qu’on le fasse sans tergiverser sur les moyens.

Mais le clou de la soirée a sans doute été l’annonce par M. Frigon de la mise en place d’une nouvelle fondation baptisée “Mise sur toi”. C’est à ce moment que M. Frigon, se faisant soudainement grand docteur en pathologie du jeu, nous avisa avec un sérieux déconcertant que le joueur pathologique devra dorénavant se prendre en mains. C’est une question, dira-t-il, de “responsabilité personnelle” face au jeu. Pourtant, tout le monde sait qu’un malade affligé d’un problème psychologique aussi grave que le jeu pathologique ne peut se prendre en mains et se soigner lui-même. Car, avant d’accepter de se considérer comme “malade”, un joueur compulsif, par définition, va secrètement tout jouer, à partir de sa montre jusqu’à sa maison, en passant par sa job, entraînant souvent du même coup sa famille dans sa perte. Est-ce là, monsieur le nouveau président, mal connaître la maladie mentale ou feindre sciemment de mal la connaître?... Depuis quand exige-t-on d’un névrosé qu’il se prenne en mains et qu’il “mise sur lui”? De quelle sorte de “responsabilité personnelle” parlez vous donc? Et, à propos de “responsabilité personnelle”, qu’en est-il de la vôtre? À ce que je sache, vous n’êtes pas malade. Mais cela ne vous empêchera pas, je pense, de nier toute responsabilité quant aux centaines de joueurs devenus esclaves du jeu et qui se suicideront cette année suite à vos efforts extrêmes de rentabilisation de la société que vous dirigez. Combien de rapports du 
coroner faudra-t-il encore pour que, sous vos ordres, Loto-Québec modère ses transports et mettre fin à son expansion sans fin?

Loto-Québec a même mis sur pieds dernièrement une nouvelle entreprise avec le groupe CGI pour exporter l’expertise québécoise en matière de jeu. Tout ceci ayant évidemment été fait, selon la tradition du gouvernement du Parti québécois, sans aucun appel d’offres. Après avoir particulièrement réussi à abrutir ses propres citoyens, voilà que Loto-Québec se lance maintenant, via cette société, à l’abrutissement de la planète entière! Quelle belle démonstration du savoir-faire québécois, M.Frigon!

Je pense pour ma part que l’opération entreprise par le nouveau président de Loto-Québec pour soi-disant enrayer le jeu pathologique n’est en réalité qu’une vaste opération de maquillage en vue de redorer le blason de Loto-Québec passablement terni ces dernières années face aux multiples enquêtes du coroner où, à chaque fois, Loto-Québec a été vertement pointé du doigt.

À ces excès du passé et du présent, il n’y a pourtant, monsieur le nouveau président, comme je l’écrivais en 1985, qu’une seule solution: faire cesser immédiatement toute promotion ou publicité pour les jeux de hasard. Cela veut dire en outre: mettre à la porte toute l’équipe de marketing de Loto-Québec, une équipe payée pour faire du jeu, un produit socialement et psychologiquement hautement toxique, un produit toujours plus beau et attrayant. Que l’État québécois contrôle les jeux de hasard et qu’il empêche toute forme de jeu illégal ou mafieux est une chose, mais qu’il en fasse une de ses principales sources de profit, voilà qui est proprement immoral!

Si le phénomène des loteries ne peut être enrayé de façon draconienne, l’État a quand même le devoir de modérer sa croissance, en limitant volontairement l’expansion de son marché; car il n’a pas le droit de boucler son budget en exploitant à fond les vices d’un système sans tenir compte du mieux-être aussi bien spirituel que matériel de ses citoyens. Surtout lorsque l’on sait que cet argent provient non pas de touristes étrangers (à peine 10% d’étrangers fréquentent le Casino de Montréal), mais bel et bien des classes les plus défavorisées et les plus fragiles de la société.

Tout comme pour l’alcool et le tabac, les loteries et les casinos comptent parmi les taxes les plus régressives. Une taxe est considérée régressive lorsqu’elle frappe plus durement les pauvres que les riches. Or, avec le jeu, les chiffres le démontrent, c’est le pauvre qui, compte tenu de son faible revenu, se retrouve être définitivement plus taxé. Selon une étude faite sur l’occupation du Casino de Montréal, 16% des clients ont un revenu familial inférieur à $20,000 et 48% inférieur à $40,000. Pour ce qui est des billets de loterie, le portrait est encore beaucoup plus désolant: on multiplie ces pourcentages par deux. Du côté d’un consommateur à l’aise, dix dollars investis en loteries par semaine ne paraît pas une somme exorbitante; cela peut représenter 2% de son salaire, ce qui n’est pas énorme. Avez-vous cependant déjà calculé ce 
que cela peut représenter pour celui qui est au salaire minimum? Plus de 6%, ce qui est déjà une proportion considérable de son budget. Maintenant, grâce aux bons soins de M. Frigon, c’est-à-dire par le marketing et une publicité massive, on va réussir à doubler ou à tripler ce pourcentage en faisant miroiter, aux yeux de gens mal nantis, un monde de plaisir et d’aisance, un monde auquel ces gens là n’ont de toute façon aucun autre accès possible que celui ménagé par le gain magique... Voilà, à mon avis, qui frise l’indécence pour un gouvernement qui, supposément, cherche l’équité fiscale et qui se veut respectueux de tous les citoyens.

Il est en tout cas pour le moins significatif que, par exemple, la direction du Casino de Montréal bloque l’accès du casino aux photographes et aux journalistes, à moins d’autorisation spéciale sous supervision spéciale, autorisations délivrées au compte-goutte par un omnipuissant système de relations publiques... Nous ne sommes quand même pas au bordel! Qu’ont donc à cacher les dirigeants de la Société des casinos? Craignent-ils qu’on y voit des joueurs compulsifs en état de crise de nerfs? Ou encore, des gens de l’âge d’or ou sur le bien-être social en train de perdre leur dernier pécule dans les machines à sous? À moins qu’ils aient peur qu’on y appercoive les dirigeants de la pègre montréalaise rassemblés au salon V.I.P. en train de blanchir leur argent et de sabler le champagne sous le regard complaisant des agents spéciaux de la Sureté du Québec?

On pourrait me rétorquer que Loto-Québec et ses filiales, avec plus de 1,500 emplois de service pour le Casino de Montréal seulement est un très gros créateur d’emplois. Il convient cependant de démystifier à ce sujet certaines choses: il serait beaucoup plus profitable de garder les énormes montants d’argent investis dans les maisons de jeu pour les secteurs clefs de l’économie québécoise. Certains secteurs importants de notre production économique, dont dépendent pourtant des milliers d’emplois, sont présentement acculés à la faillite par manque d’aide et de subventions; pourtant ces secteurs, contrairement à celui des jeux, loin de compromettre l’équilibre mental ou économique de la population, sont au contraire productifs d’argent neuf et offrent un apport économique réel, durable et valable.

On peut certes qualifier l’actuel gouvernement de “marchand de rêves”. C’est l’image qu’il projette depuis des années à travers sa gérance de Loto-Québec, une entreprise d’État qui fonctionne exactement comme une entreprise privée, c’est-à-dire en maximisant ses ventes sans se soucier des conséquences socio-culturelles et en utilisant à fond toute la quincaillerie habituelle d’une entreprise privée: marketing, publicité, diversification de la production. Qu’une entreprise privée utilise ces moyens pour survivre et s’assurer une part du marché me semble, dans le contexte du libéralisme économique, acceptable et normal. Mais est-il acceptable qu’une entreprise d’État comme Loto-Québec, qui détient le monopole des jeux de hasard (c’est-à-dire le monopole sur un produit dont le besoin est déjà malheureusement inhérent au comportement même du citoyen) utilise les mêmes procèdes? Après avoir promis au peuple son indépendance politique suite à d’interminables étapes, il semble maintenant que ce gouvernement, par défaut, n’ait rien d’autre de mieux à faire que de promettre à ses citoyens la richesse instantanée !

Et depuis quand, de toute façon, les sociétés d’État ont-elles comme mission de faire des profits? À quoi sert, dites-le-moi, à une société d’État de faire des profits alors que ces profits proviennent directement des poches des consommateurs qui ont a payer plus cher pour des produits dont l’État détient le monopole comme c’est le cas actuellement avec l’alcool, l’électricité ou les loteries? A-t-on vraiment besoin de tant d’argent au gouvernement pour remercier les petits amis du parti et préparer les prochaines élections?

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