- Collaboration spéciale - 

Dieu et les A.A.

de Jacques P

MISE EN GARDE: Ces réflexions n'engagent que son auteur et nullement le mouvement des Alcooliques Anonymes (A.A.)

LES RELIGIONS CHRETIENNES | L’AGNOSTICISME ET L’ATHÉISME | LES OPPOSITIONS NÉES DU FAIT RELIGIEUX | ORIGINES CHRÉTIENNES DU MOUVEMENT A.A. |

Le problème de la place qui doit être réservée à Dieu dans le programme de rétablissement de l’alcoolique est presque aussi ancien que le mouvement lui-même. Qu’en est-il, en effet, des notions de Puissance Supérieure ou de Dieu, tel que les propose le programme des A.A ?

Dans le passé, de véritables conflits ont surgi à ce propos. S’ils n’ont plus cours aujourd’hui, la cause doit en être attribuée à un phénomène culturel : une grande tolérance (que certains appelleront indifférence) s’est installée dans ce débat entre croyants et incroyants. Une grande liberté de pensée a favorisé la relation entre ceux-ci. Aujourd’hui, Guy Haarscher, philosophe athée de l’U.L.B. vit en très bonne intelligence avec Gabriel Ringlet, prêtre et penseur catholique, vice-recteur de l’Université de Louvain-la-Neuve. Il n’en fut pas toujours ainsi.

Il ne peut être contesté historiquement que le mouvement des A.A. possède des origines chrétiennes. Toutefois, vers 1939, quelques années à peine après sa fondation par Bill, le financier protestant, et Bob, le médecin catholique, le contenu de l’héritage strictement religieux des origines, qui attribuait naturellement au seul Dieu des chrétiens “le pouvoir de rendre la raison à l’alcoolique”, fut élargi. Une pressante requête émanait d’alcooliques abstinents de la région de New-York, qui demandaient une extension de la notion de Puissance Supérieure à une valeur indéterminée et, à vrai dire, très personnelle, selon l’idée que chacun pourrait s’en faire. Elle resterait toutefois d’ordre spirituel, mais ne serait pas nécessairement assimilée au Dieu que révèrent les chrétiens. C’est donc pour satisfaire les incroyants que cette notion de “Puissance plus forte que nous-mêmes” fut ramenée à l’interprétation personnelle que chacun lui réserverait.

Pour bon nombre de membres des A.A., cette Puissance se résuma à une sorte d’élan du cœur, issu du rassemblement généreux, appelé aussi force du groupe : en effet, il est établi qu’un mieux-être apparaît systématiquement à la suite de la confrontation des expériences et des espoirs d’individus alcooliques, chaque fois que ceux-ci se réunissent pour débattre de leur bien-être individuel. Il n’y a pas de prodige. Le phénomène est parfaitement explicable.

Par rapport à ce qui avait été proclamé au départ du mouvement, selon la pensée des “Groupes d’Oxford”, groupement religieux assez intégriste dans lequel les fondateurs puisèrent l’essence même du programme des A.A., on en vint à devoir “ratisser plus large” que dans le seul monde chrétien, et ce, au nom du simple bon sens, puisque des incroyants étaient déjà bel et bien installés dans le mouvement avec tout le bénéfice que celui-ci leur procurait par nature !

Toutefois pour accorder les textes à cette réalité, il fallut trouver des interprétations de la notion de Dieu dans le but donner un nom à cette singulière capacité qui soulageait et réconfortait autant les alcooliques croyants que non croyants, dès le moment où ils décidaient de partager leurs forces et leurs espoirs pour se réjouir, en commun, d’une nouvelle existence vécue dans l’abstinence et la sobriété.

Les fondateurs érigèrent donc en principe de travail qu’il était possible de se faire sa propre idée de Dieu : pour les chrétiens, les musulmans et les juifs, ce serait par nature le Dieu de l’Ancien Testament. Pour les tenants d’autres religions ou pour les athées et les agnostiques, le mouvement imagina des expressions par lesquelles il voulut suggérer le concept suivant : Dieu, selon la simple notion que chacun peut en avoir, selon l’idée qu’en tant qu’être humain, chacun peut s’en faire.

Certains ont fait le pas de penser que cette notion est hérétique au yeux des croyants. Dieu est Dieu. Il est indescriptible et innommable, sans quoi il ne serait plus Dieu. De là, à affirmer que le mouvement des A.A. a trahi rapidement ses origines spécifiquement chrétiennes, il n’y a qu’un pas.

Le trouble fut accentué quand la sémantique s’en mêla ! Les traductions de l’anglais en français, en allemand ou en néerlandais par exemple firent place à des subtilités d’appréciations différentes.

La version française du programme parle de Dieu “tel que nous Le concevons”. Nous la devons à nos amis canadiens français. Ce ne sont pas, en vérité, les termes que Bill utilisa. La version originale, avec le verbe “to understand” dit “tel que nous Le comprenons”. Ce n’est théoriquement pas la même chose. Concevoir n’est pas comprendre. Le rôle de l’architecte est de concevoir le plan, celui de l’entrepreneur de le comprendre pour le réaliser. Dans son sens premier, le verbe “concevoir” comporte l’idée de créer, d’inventer. Dans une interprétation stricto sensu du verbe concevoir, les canadiens auraient trahi la pensée de Bill, bien malgré lui : comme chrétien affirmé, Bill était assurément convaincu que Dieu avait conçu l’homme et non que l’homme avait conçu Dieu !

Si les versions anglaises et françaises sont malheureusement différentes, il n’y a pas non plus d’unité pour les autres langues d’usage courant en Belgique. Les francophones disent “concevons”, les germanophones “comprenons” et les néerlandophones, “Dieu tel que chacun de nous l’accepte personnellement”. Ces différences dans l’expression devraient accréditer la thèse que la version française, issue du Québec, ne doit pas être prise au pied de la lettre. Si on considère le verbe “concevoir” de manière restrictive, comme ci-dessus, ce serait à la limite une faute de plume, que les versions anglaises, néerlandaises et allemandes n’avalisent pas. Pourtant, on peut raisonnablement penser que les alcooliques abstinents grâce au mouvement des A.A. se rétablissent selon le même programme, quel que soit le langage utilisé ! Il n’est donc pas étonnant que le sigle officiel destiné à approuver les documents proposés en lecture par le mouvement donne son aval à ces disparités d’expression.

Prenons deux exemples pour éclairer le lecteur.

Deux expressions coexistent dans le livre intitulé “Le Mouvement des Alcooliques Anonymes devient adulte”. Il a été publié au Canada et utilise à longueur de page le verbe “concevoir”. Mais dans la traduction d’une allocution historique du père Édouard Dowling, un Jésuite, prononcée en anglais, les auteurs disent “Dieu tel que nous le comprenions” (page 308).

Et cet ecclésiastique d’ajouter à l’attention des A.A. :

“Au fur et à mesure que nous progressons d’une idée obscure et confuse de Dieu vers une notion plus claire et plus précise, nous devrons admettre, je pense, que notre idée de Dieu sera toujours déficiente et toujours décevante jusqu’à un certain point.”

Il y a quelques années, un éminent théologien de l’Université Catholique de Louvain, le chanoine de Locht, écrivait textuellement dans l’ouvrage “La Foi décantée”:

Ce Dieu qui est mien, tel que je le conçois, n’a nullement besoin, me semble-t-il, que je distingue des temps qui s’adressent directement à Lui et d’autres où je vaquerais à la profanité de la création.” (cfr “La Foi décantée”, page 20, Desclée de Brouwer 1997).

Et le théologien persiste :

En tant qu’héritage de l’adhésion qui a animé des générations chrétiennes depuis deux mille ans, le Credo officiel constitue une référence précieuse. Encore faut-il que sa formulation, tributaire d’époques et de cultures dépassées, ne soit pas absolutisée dans sa matérialité. Référence qui devrait d’autant mieux servir de piste d’envol pour l’élaboration, par chacun, d’une foi personnelle.” (idem, page 21).

Il est apparent ici qu’un théologien catholique ne craint pas d’écrire : “ce Dieu qui est mien, tel que je le conçois” et admet “l’élaboration d’une foi personnelle”...

Serait-il dès lors tellement sacrilège, même aux yeux d’un alcoolique chrétien, de dire : ma Foi en Dieu, telle que je le conçois ?

LES RELIGIONS CHRÉTIENNES

En Occident, dans une démarche de croyance et d’espérance étrangère à la connaissance, puisque celle-ci ne donne ni réponse ni espoir, l’homme s’en est remis à Dieu dans le but de trouver une explication aux interrogations qui le préoccupent. Le Dieu des monothéistes est présenté comme un un Etre supérieur, éternel et tout-puissant. Certaines dérives à un monothéisme rigoureux existent même dans les croyances populaires par l’adoration des « Saints » dans le culte catholique : Sainte-Rita pour le causes désespérées, Saint-Antoine pour les objets perdus, Saint-Roch pour les morsures etc.

Le christianisme, né au Moyen-Orient, s’est particulièrement répandu en Europe et en Amérique. Il a connu un premier épanouissement dès le début de notre ère dans le bassin méditerranéen. La propagation de la foi chrétienne a été assurée avec une prodigieuse efficacité par l’action missionnaire dans l’ensemble du monde, en Europe d’abord puis dans d’autres continents dès leur découverte. (l’ Amérique du Sud par exemple). Les catholiques, puis les protestants ont fait preuve de beaucoup de zèle pour recruter des adeptes en Afrique et en Asie. Les États-Unis furent organisés politiquement et sociologiquement par une immigration européenne ( hollandais, anglais, irlandais). Dans leur bagages, ils avaient emporté les convictions religieuses de leur terroir qu’ils propagèrent avec ferveur. Il apparaît, pour les chrétiens, que Dieu est l’Etre suprême, unique et inaccessible qui s’est manifesté aux humains pas l’entremise de la Révélation, à laquelle Jésus-Christ, nommément fils de Dieu, vint procéder sur terre. L’homme étant incapable d’entrer en relation avec Dieu, Celui-ci aurait donc envoyé expressément son fils dans le but de se faire connaître aux hommes. Ce fils avait été annoncé par les prophètes de l’Ancien Testament avant de se manifester par la personne de Jésus. Pour les chrétiens, celui-ci est bien le fils de Dieu. Pour les Musulmans, il n’est qu’un prophète, que le Coran reconnaît comme remarquable parmi d’autres, sans plus. Pour eux, ce serait plutôt Mahomet qui aurait révélé Allah, sans pour autant s’approprier personnellement un caractère divin. L’Hégire, ou l’ère de l’Islam, commence en 622 après Jésus-Christ. Mahomet est désigné comme le simple messager de Dieu.

Quant aux Juifs, ils attendent toujours que Dieu se manifeste. Il s’en tiennent encore à Yaveh, le Dieu de l’Ancien Testament.

L’AGNOSTICISME ET L’ATHÉISME

 Dans la plupart des sociétés qui ont accédé à la maturité intellectuelle, certains penseurs ont eu tendance à ne prendre désormais en considération que ce que leur enseignait la connaissance, par le truchement de la raison. C’est de cette manière que déjà les Sophistes, par exemple, rejetèrent les dieux de la Grèce ancienne. Dès cette époque, on peut évoquer des formes d’athéisme. Plus récemment, de manière plus significative pour nos sociétés, l’Europe fut confrontée au XVIIème siècle à des théories philosophiques qu’on a appelé “Les Lumières”. Elles se sont propagées en Europe au cours du XVIIIème siècle. De ces mouvements de pensée rationalistes sont issus l’agnosticisme et l’athéisme.

L’agnostique déclare que l’inconnaissable est inaccessible aux hommes, que celui-ci est incapable de comprendre l’Absolu et que seule, une évolution de la connaissance pourrait un jour le convaincre.

L’athée nie l’existence de toute divinité, parce qu’elle n’est pas prouvable.

LES OPPOSITIONS NÉES DU FAIT RELIGIEUX

 Les édiles religieux devinrent toujours plus influents dans la société occidentale en termes de prestige spirituel, mais surtout en termes de pouvoir temporel. Aussi, leurs contradicteurs s’organisèrent. Si le cléricalisme était bien présent, l’anticléricalisme se fit très actif. Les oppositions entre croyants et athées furent toutefois plus vives dans le passé qu’aujourd’hui. Cette situation s’est modifiée au fil du temps, à tel point qu’on peut se poser la question suivante : une grande tolérance religieuse semble s’être installée, particulièrement depuis la révolution des idées de 1968. Si l’anticléricalisme a perdu de sa virulence, n’est-ce pas en fait parce qu’il a perdu sa raison d’être, du fait que le monde chrétien s’est engagé dans une démarche de grande indifférence — voire de contradiction — par rapport à l’autorité des Églises ? C’est une hypothèse.

ORIGINES CHRÉTIENNES DU MOUVEMENT DES A.A.

Il apparaît qu’historiquement, le mouvement des Alcooliques Anonymes est né dans un contexte strictement religieux, animé par la pensée chrétienne, catholique et protestante, qui prévalait sans contestation possible, dans des cercles religieux des années ’30, en l’occurrence dans les « Groupes d’Oxford ». De plus, le mouvement est né aux États-Unis. Il faudrait tenir compte à cet égard des traditions de ce pays, et singulièrement de la place que prend la religion dans la vie sociale. À titre de simple exemple, peut-on rappeler qu’encore dans les années ’50, le président Eisenhower, qui ne fut baptisé que lors de son accession à la tête des États-Unis en raison de ses nouvelles fonctions, décréta sans ambiguïté que le fondement de la société américaine était essentiellement religieux.

Quel est le premier article de la Constitution Américaine : « Dieu nous sauvera ». Conviction ou formalisme ?

Ne constate-t-on pas encore aujourd’hui aux États-Unis que le recours à Dieu intervient de manière formelle dans la vie de la société ? qu'il est invoqué dans toutes les grandes décisions que les organes de l’État sont amenés à prendre dans tous les grands moments de la vie politique et sociale du pays ? La culture propre à ce grand pays ne semble pas étrangère au stigmate très confessionnel qui marqua le mouvement des A.A. dès sa fondation à Akron, dans l’Ohio, en 1935.

La religion chrétienne, qui est à la base du programme des A.A. n’est qu’une confession parmi d’autres, aussi respectable soit-elle. Elle est la plus répandue en Europe et aux États-Unis. Le mouvement des A.A. lui doit indiscutablement ses origines. Toutefois la pensée du mouvement est devenue nettement pluraliste à l’occasion d’une brusque évolution remarquable par son pragmatisme : des athées faisaient bel et bien partie du mouvement, et il convenait d’en tenir compte.

On peut même soutenir l’hypothèse que le caractère religieux qui a marqué le mouvement des A.A. a simplement été circonstanciel. Ses fondateurs furent un protestant, Bill et un catholique, Bob. Ceux-ci s’inspirèrent de leur foi pour donner au mouvement une orientation nettement religieuse. Pour eux, assurément, l’exercice recommandé au départ aux alcooliques d’invoquer Dieu n’a posé aucun problème d’identification du Tout-puissant.

Il semble même possible d’affirmer dans l’absolu que le mouvement aurait pu naître dans des conditions qui ne faisaient pas appel à Dieu lui-même. Les alcooliques qui cherchent un réconfort à leurs malheurs peuvent parfaitement confier leur désarroi à d’autres alcooliques et accéder à la sobriété en partageant leurs problèmes avec eux.

Cet exercice se fera naturellement dans le cadre du rassemblement généreux par l’échange de réflexions et d’expériences. Si, par bonheur, il est complété par une démarche d’aide spécifique à un autre alcoolique, la méthode devient remarquablement efficace. La force qui se dégage d’un tel schéma, que l’alcoolique considère à juste titre comme supérieure à sa force individuelle et que d’aucuns appelleront un peu rapidement “Dieu” est parfaitement identifiable et est donc accessible à la connaissance. Les psychologues ont fait maintes fois la démonstration de la valeur des satisfactions procurées par l’émulation de groupe d’une part et par la faculté libératrice de l’expression spontanée et sincère, d’autre part.

Cette Puissance est bien réelle et pourtant elle n’a rien à voir au départ avec le Dieu des religions. N’aurait-il pas fallu lui trouver un autre nom ? Elle est démontrable et capable de répondre aux besoins de l’alcoolique qui cherche la sobriété. De même, cette Puissance n’est pas plus ou moins estimable que le culte de Dieu que le mouvement propose à ses origines. Elle est simplement fondamentalement différente. Des milliers d’alcooliques agnostiques ou athées se sont relevés par l’exaltation de valeurs spirituelles nobles qui ne sont pas religieuses, même s’il convient de souligner que beaucoup ont trouvé (ou retrouvé) la foi en Dieu au cours de leur vie d’abstinent. Il semble donc que, côte à côte, la formulation des principes de rétablissement contenus dans le programme des A.A. puisse être nuancée de manière différente pour les croyants et les incroyants.

Comme la relation de l’histoire du mouvement des A.A. le décrit, les fondateurs américains ont proclamé, au départ d’une conviction chrétienne affirmée que, seul, le recours à Dieu était en mesure d’apporter une solution à l’alcoolique. C’est à ce point vrai que le second fondateur, Bob, écrira même, vers 1939 , de manière péremptoire et incisive :“Si vous pensez que vous êtes un athée, un agnostique, un sceptique, ou si vous avez quelque autre forme d’orgueil intellectuel qui vous empêche d’accepter ce qui se trouve dans ce livre, je le regrette pour vous (...)” (Big Book les publications françaises A.A. Inc. édition 1963, page 188) :

Cette assertion est en parfaite contradiction avec l’esprit d’accueil que le mouvement propose depuis toujours aux incroyants. De plus, à la réflexion, on pourrait estimer que Bob se méprend dans un jugement hâtif : l’agnosticisme correspond plus à une démarche d’humilité qu’à un trait d’orgueil. Un homme qui reconnaît ses limites dans le cadre de la connaissance ferait plutôt preuve de modestie que d’orgueil.

Par opportunisme, cette intervention de Bob à été supprimée des éditions récentes du Big Book. Historiquement, elle a pourtant été écrite. C’est dire combien le problème de la foi fut traité avec bien peu d’esprit d’ouverture à la pensée d’autrui, lorsque le mouvement prit son envol. Il semble pourtant que l’ouverture du mouvement aux incroyants prouve que le message des fondateurs n’est pas figé. En effet, il a connu une véritable révolution quand, en toute bonne foi, les fondateurs ont voulu accueillir les incroyants qui se pressaient aux portes du mouvement et qui n’avaient nullement l’intention de se plier aux prescrits religieux issus des groupes d’Oxford. Aussi Bill et ses amis en sont-ils venus à chercher à accommoder la notion de Dieu pour qu’elle soit acceptable pour quiconque. Après plusieurs tentatives de périphrases plus ou moins alambiquées pour remplacer le vocable “Dieu”, on convint d’adjoindre au nom de Dieu la mention : tel que nous le comprenons. (to understand). Les Canadiens modifieront le contenu de l’expression en traduisant les étapes. Il écriront : tels que nous le concevons. On a parfois accusé les A.A. d’avoir institué la notion d’un Dieu de type “fourre tout”. Elle est contraire assurément à la définition qu’en donnent les chrétiens. Mais dans un mouvement pluraliste, ceux-ci ne peuvent pas plus que d’autres revendiquer le monopole d’une interprétation à laquelle ils ne font que participer, comme d’autres. Le mouvement ne propose rien d’autre qu’une personnalisation de la notion de foi et, partant de la notion de Dieu, dans le cadre de la liberté de pensée et du respect des convictions de chacun. On n’est pas loin du « Grand Architecte de l’Univers»! Le problème réside peut-être dans le fait qu’on ait utilisé le mot Dieu pour une définition éventuellement non chrétienne de la notion de Puissance Supérieure, provoquant ainsi une fâcheuse confusion.

Il apparaît d’ailleurs que depuis soixante-dix ans et dans le monde entier, le mouvement des A.A. a fleuri en favorisant l’abstinence et le bonheur de milliers d’alcooliques qui se forgent une notion de Dieu bien peu rigoureuse par rapport aux fondements théologiques des prescrits de la foi chrétienne et issus, à l’origine, des Groupes d’Oxford. À cette époque pourtant, lorsque le mouvement prit son envol, ils étaient les seuls permis. La grande force du mouvement des A.A. est d’avoir pu se montrer respectueux de la notion que chacun peut se faire d’une Puissance Supérieure, qui ne possède de caractère divin que pour les seuls croyants.

Néanmoins, en dépit de cette louable démarche d’ouverture, il faut convenir que la tradition des A.A. se transmet dans des textes figés, qui font preuve d’un conservatisme certain. En effet, si on y porte attention, on constate que le détail de la méthode proposée conserve un stigmate très religieux.

* Les premières pages du programme suggèrent de reconnaître son incapacité de boire, de l’accepter, et de confier son sort à une Puissance plus forte que la sienne, (dénommée Dieu), puisque la capacité individuelle de l’alcoolique ne lui a jamais offert de solution durable à son problème d’alcool.

* Ensuite, la quatrième étape invite l’alcoolique devenu abstinent à un travail d’introspection et d’évaluation de soi-même propice à lui permettre de retrouver un équilibre personnel.

* De la cinquième étape à la dixième, le mouvement propose d’effectuer des démarches assez pénibles de prise en considération des dommages causés à autrui, de pardons à implorer et de réparations à mettre en œuvre.

Ces prescriptions procèdent d’un contexte moralisateur assez misérabiliste, là ou on pourrait attendre une recherche d’épanouissement qui exalterait des notions de joie retrouvée. D’autant qu’il apparaît intellectuellement peu acceptable de se culpabiliser de la sorte à l’examen des conséquences d’une situation qui fut décrite d’abord au nouveau-venu comme une maladie, dont par définition, on n’est pas responsable.

Il semble en tout cas que si le mouvement s’est ouvert aux incroyants quelques années après sa fondation par l’acceptation élargie (et hérétique pour les chrétiens) de la notion de Dieu, le contenu des étapes n’a pas suivi la même voie. Si on en examine soigneusement le fondement des textes, force est de constater qu’il est resté fondamentalement religieux.

* Le comble intervient en effet à la onzième étape, où le programme promet un contact conscient avec Dieu par l’exercice recommandé de la prière et de la méditation ! Il y devient franchement scabreux de parler d’un autre Dieu que celui de la foi religieuse ! Dans la rédaction de cette étape les auteurs ont simplement accolé au mot Dieu l’ajout “tel que je le conçois” sans se préoccuper du contenu du texte lui-même. Et de recommander l’exercice de la prière dite de Saint-François !

* Le miracle intervient quand même à la douzième étape. Dans sa première partie, elle invite à la transmission du message à l’alcoolique qui souffre encore et ensuite à une mise en pratique pour chacun, dans tous les domaines de sa vie, les principes élaborés précédemment.

Et pourtant ! Dans la vie journalière du mouvement, il faut bien constater que l’exercice de la douzième étape, dans la partie où elle suggère de transmettre le message à l’alcoolique qui souffre encore, précède la plupart du temps toutes les autres et intervient même dès l’accession de l’alcoolique à la sobriété. Elle est en plus un des moteurs essentiels du bon état d’esprit de l’alcoolique abstinent. L’exercice de cette étape semble primordial et même élémentaire pour favoriser une abstinence satisfaisante.

Il semble donc apparent que toutes les étapes qui se situent entre la quatrième et la douzième interpellent assez peu l’alcoolique : celui-ci connaît une nouvelle vie grâce à la sérénité retrouvée à la faveur du partage d’expériences recommandé dès son arrivée dans le mouvement. Il se presse de communiquer son bonheur à d’autres alcooliques et s’active dans les services requis par le mouvement. C’est là l’essentiel de son contentement, sans beaucoup plus de préoccupations à caractères spirituel ou moral prédominants comme proposé dans les étapes intermédiaires. Et ça marche !
 
Dans la réalité, les agnostiques ou les athées semblent s’accommoder de trouver Dieu à toutes les pages du programme alors que pour eux, leur Puissance Supérieure, que l’on pourrait appeler l’émulation réciproque, est d’essence profondément humaine. Sans Dieu, ils sont capables d’exploiter un registre infini de valeurs spirituelles nobles, ils peuvent réfléchir, porter secours à autrui, partager le bonheur et le malheur de l’autre alcoolique.
 
Quant aux chrétiens qui approfondiraient le contenu des textes, ils semblent ne pas souffrir que la notion fondamentalement religieuse du Dieu des fondateurs se soient muée en un Dieu qui n’en est plus, devenu une création de l’esprit humain, modulée au gré de la conviction de chacun. Assurément, la philosophie et la théologie n’y trouvent pas leur compte.

Toutefois, il faut bien admettre que le message que les A.A. propose est singulièrement efficace. Les chrétiens conservent leurs certitudes de foi. Les incroyants reconnaissent comme Puissance Supérieure certaines valeurs à caractère spirituel noble et conviennent de lui donner le nom Dieu, puisque les textes et la coutume le proposent ainsi, sans plus.

Il est toutefois curieux et même insolite que le message de Bill et Bob se perpétue à merveille au travers des milliers de groupes dans le monde entier et qu’il apparaisse tellement intangible alors qu’en fait, l’ouverture du mouvement au non-croyants par les fondateurs eux-mêmes peut être considérée comme une véritable révolution culturelle par rapport aux principes religieux des groupes d’Oxford, desquels il procède.

 "Eppur, si muove..." disait Galilée.

14/01/2003

Texte de Jacques P

 
Publié originalement sur le site de Martine Moremon (Université d'Aix-en-Provence - France) http://perso.wanadoo.fr/martine.morenon/
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