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Questions existentielles 
Loto-éthique?

Nicolas Langelier est responsable de la chronique "L'éthique dans la vie de tout les jours"  que l'on retrouve  dans le magasine Actuel du journal La Presse

 

"Où peut se limiter la responsabilité du gouvernement dans le dossier des vidéopokers? Compte tenu des nombreuses études et histoires rapportées de citoyens hypothéquant leur avenir en y engouffrant des sommes colossales, n'est-il pas inacceptable, voire immoral, pour le gouvernement de non seulement maintenir l'offre de jeu, mais également chercher son expansion? La mission première de l'État n'est-elle pas de servir et protéger les citoyens?"

Michel Dubois, Chambly

Les problèmes moraux soulevées par votre question vont bien au-delà des seuls terminaux de loterie vidéo. La promotion active, par le gouvernement québécois, de l’industrie des jeux de hasard au grand complet ? -des bingos aux casinos, en passant par les loteries et les courses de chevaux ? -engendre le même dilemme éthique : est-il acceptable, pour un gouvernement, de tirer profit d’une activité qui, si elle peut être pratiquée sans conséquences graves par la majeure partie de la population, cause chez une minorité d’importants dommages sociaux et économiques?

On connaît bien la situation : d’un côté, des citoyens friands de jeux de hasard. De l’autre, un gouvernement friand de revenus, qui seront réutilisés afin de servir et protéger les citoyens, puisque c’est effectivement son rôle. Dans un monde parfait, la situation serait donc idéale : les citoyens auraient accès à un divertissement sain et sans conséquence, et l’État disposerait de revenus supplémentaires pouvant être employés à bon escient. Les revenus tirés des jeux de hasard pourraient ainsi être vus comme une simple taxe sur le divertissement, aussi éthique et profitable au bien commun que celles sur les cigarettes, l’alcool ou la surenchère médiatique (oups, désolé, cette dernière n’a pas encore été implantée, malheureusement). Tout le monde serait content, et potentiellement millionnaire.

PREUVES ACCABLANTES

Mais nous savons bien que la situation n’est pas aussi simple. Depuis quelques années, d’innombrables études sur les effets sociaux des jeux de hasard, réalisées ici et ailleurs, pointent dans la même direction : le jeu compulsif est une pathologie, et son incidence est directement proportionnelle à l’accessibilité aux jeux de hasard. Autrement dit, plus il y a de casinos et de machines de vidéopoker, plus il y a de joueurs compulsifs. D’où la position morale douteuse dans laquelle se retrouve un gouvernement qui en fait la promotion.

Mais qu’il soit compulsif ou non, les preuves contre le jeu s’accumulent : il serait directement relié à un plus haut taux de divorce, de violence familiale, de faillite, de crime et de suicide. De plus, beaucoup d’études le démontrent : les plus vulnérables au jeu, sous toutes ses formes, sont les personnes pauvres et moins éduquées. Pour ces raisons, plusieurs juridictions, au Canada et ailleurs dans le monde, ont commencé à réduire l’offre de jeu.

BIEN COMMUN

Les partisans de la situation actuelle avancent que le bien commun résultant de la réaffectation par l’État des sommes colossales versées par Loto-Québec (1,3 milliard $ pour le seul exercice 2002-2003) compensent amplement les dommages sociaux causés par les problèmes de jeu. On fait aussi remarquer que chacun est responsable de ses actions : l’État ne peut pas, et ne doit pas, jouer à la nourrice avec les citoyens. Devrait-on cesser de vendre de l’alcool simplement parce que certains individus sont alcooliques? Personne n’a envie de vivre dans un état où le gouvernement réglementerait tous les aspects de notre vie, sous prétexte de nous protéger contre nous-mêmes. Éthiquement, il s’agit de points de vue très valables.

De plus, il est indéniable que le désir de jouer, d’abord, et de s’enrichir instantanément, aussi, sont profondément enracinés en nous. Depuis la nuit des temps, l’être humain a joué à des jeux de hasard. N’est-il pas préférable que les revenus provenant de ces activités aillent dans les poches de l’état, plutôt que dans celles de l’entreprise privée, ou pire, du crime organisé?

D’excellents arguments. Mais tout cela est-il suffisant pour défendre moralement le comportement de l’État québécois, en particulier dans le dossier des vidéopokers? Je serais porté à répondre que non. Qu’on ne tient pas assez compte des effets négatifs du jeu. Et que l’argent pigé majoritairement dans la poche de personnes malades et vulnérables ne peut être éthiquement acceptable, aussi bien réaffecté soit-il.

Mais la question est très complexe, on le voit bien. Et c’est aux Québécois de décider, collectivement, du type de société dans laquelle ils souhaitent vivre. Pourquoi ne pas organiser un référendum sur cette question?

Nicolas Langelier

Ce texte est reproduit avec l'aimable autorisation de son auteur

 

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